T'as pas un Grany ?
Trois jours après, la fatigue fait encore son effet, mais je vais quand même essayer de rassembler un peu de lucidité pour vous relater notre partie du relais (Annecy-Voreppe), sans doute pas la plus glorieuse, mais en tout cas une sacrée aventure qu'on est pas près d'oublier !
Philippe Ravary est arrivé à la maison dans l'après-midi du samedi. Stéphanie et moi avions fait sa connaissance cet été à Allègre où il était venu pédaler en famille. C'était un réel plaisir de le revoir, et de pouvoir à nouveau plaisanter et discuter autour de nos vélos. Le reste de la journée a été consacré à préparer nos machines : mon fidèle "Benzoïd" et son Lynx, loué chez Optima-Paris. Vers 18 h les nouvelles commencent à tomber : le relais a beaucoup d'avance, il faudra partir plus tôt que prévu. J'informe les relayeurs suivants et apprend que Jean-Philippe Battu ne peut pas venir. Qu'à cela ne tienne : je pensais m'arrêter au col de Couz, mais je continuerai jusqu'à Voreppe avec Philippe.
Vers 23 h on est sur le point de partir à Annecy en voiture, quand le téléphone sonne à nouveau : les suisses ont été pris dans un violent orage et contraints d'interrompre le relais pendant 2 heures. On a donc le temps de dormir un peu, mais difficile de fermer l'oeil car le réveil nous tient en joue et menace de faire feu d'une minute à l'autre. A minuit, nouveau coup de fil : encore une petite heure de retard. Vers 00h40, je ferme enfin un oeil, lorsque le réveil se manifeste...l'abruti... GOOOOOOO ! Plus question de tergiverser : on saute dans nos voitures respectives, direction Voreppe où on laisse ma Nevada, en prévision du trajet retour (la suite nous montrera à quel point c'était une bonne idée !). Je saute dans le Scenic de Philippe où sont sagement installés nos machines infernales, et nous mettons cap vers Annecy, en suivant scrupuleusement le trajet inverse de notre future étape, afin de bien mémoriser les lieux.
Arrivés à Annecy, on trouve sans trop de difficulté le lieu de rendez-vous
et on se prépare. Fred, tout haletant, m'appelle pour m'indiquer leur position,
puis quelques minutes plus tard, on vois débarquer nos trois énergumènes en
goguette, étincelants dans leurs habits de lumière et filant à travers l'obscurité.
Après de chaleureuses retrouvailles, on récupère la lettre et on se met en route.
- "A tout-à-l'heure à Genève !"
En disant ça, on ne se doutait pas de l'aventure qui nous attendait.
La montée de Seynod constitue une sérieuse mise en jambes, mais tout va bien. Les muscles chauffent petit à petit et nos éclairages s'avèrent efficaces (chacun une lampe frontale, et quelques "grigris" clignotants à l'arrière). Effectivement, rouler la nuit, c'est quequ'chose ! Avis aux amateurs de sensations fortes. Il faut garder un certain sang froid pour se jeter dans les descentes obscures à plus de 50 km/h où les nids de poules n'attendent que notre passage pour traverser. On a l'impression de flotter en apesanteur, puisque le sol et le paysage ont la même couleur...noire. Ma lampe à diodes diffuse un halo bleuâtre devant moi, je suis presque aveuglé par mes cuisses qui montent et descendent sous mon nez, recouvertes du cuissard en Lycra qui reflète la moindre lueur. Philippe et moi roulons sensiblement à la même vitesse et nous relayons pour ouvrir le chemin. Lorsque Philippe se trouve derrière moi, j'ai l'impression d'être suivi par une voiture, tellement le faisceau de sa frontale est puissant (90 balles chez Nature et Découverte, soit dit en passant).
Pendant la première heure, tout va super bien. La portion Annecy-Aix les Bains est très roulante, globalement descendante, bien qu'entre-coupée de quelques raidillons. Arrivés à Aix, on gagne le bord du lac pour le longer jusqu'à Chambéry. On passe devant la série de boites de nuit qui orne la rive et depuis lesquelles nous acclament pathétiquement les ivrognes du samedi soir... Ce soir-là, ce ne seront pas des éléphants roses mais des cyclistes sans dessus-dessous, probablement échappés d'un cirque...
Au bout du lac, on vire à droite pour s'engouffrer dans le Bourget-du-Lac où nous attend la première vraie grimpette de l'étape. Quatre ou cinq kilomètres à 10 %, de quoi se mettre en jambe avant d'attaquer le Col de Couz. Ca passe comme une lettre à la Poste. Déjà 50 bornes de parcourues et nous voilà dans le dédale des rues de La Motte Servolex. Tout va bien, pas un chat. On découvre une magnifique piste cyclable qui traverse un quartier résidentielle et nous permet de rouler cote à cote en bavardant.
Et puis c'est là que c'est arrivé, le maudit passage à niveau qui a coupé notre route sans prévenir. Surpris, par l'obstacle, je me raidis et tache d'orienter ma monture perpendiculairement aux rails. Ouf ! ça passe. Mais j'entends aussitôt un grand bruit de ferraille derrière moi, suivi d'un cri étouffé. Mon Philippe est là, au milieu de la voie, les quatre fers en l'air. Il se relève aussitôt et procède à un rapide inventaire de son anatomie...tout y est. Bon, et le vélo ? Heeeuuu...d'un rapide coup d'oeil, nous réalisons que nous ne seront pas à l'heure à Voreppe ! La jante avant est sacrément cabossée et le pneu présente une plaie béante de 10 cm de long, avec tous les poils de la structure qui sortent autour. Ca ferait beau dans le salon, mais pour le Col de Couz ça va pas nous aider...Décidément, les Continental Grand Prix c'est peut-être léger et performant, mais pour rouler à fond en pleine nuit il faudra trouver un autre modèle !
On reste interloqués pendant quelques instants. La situation est grave : on est à la moitié du parcours, il nous reste encore 50 km et deux cols à franchir jusqu'à Voreppe. Je sais que Philippe est plus en forme que moi : la solution serait donc de lui passer ma roue avant pour qu'il finisse seul. Mais qu'arrivera-t-il s'il crève à nouveau ? Un rapide examen de son pneu arrière confirme notre inquiétude : celui-ci est également fatigué et risque de rendre l'âme à tout moment. S'il tient jusqu'à St Laurent du Pont, c'est jouable : en cas de pépin à ce niveau-là on pourra toujours demander à Marc Lesourd de nous rejoindre pour avancer le relais. Mais si le pépin intervient dans le Col de Couz, il n'est pas question de faire monter Marc jusque là pour repartir ensuite...ça nous retarderait d'au moins quatre ou cinq heures. Les différents scénarios défilent à toute vitesse dans nos têtes et on finit par se rendre à l'évidence : il faudrait pouvoir réparer. Si on arrive à faire repartir le Lynx jusqu'en haut du col, alors c'est gagné.
Alors au boulot ! Pendant que Philippe forge la jante à même le trottoir à l'aide d'une pierre trouvée sur le ballast de la voie ferrée, je m'attaque à la chambre à air. Celle-ci est au bout du rouleau : déjà ornée d'une dizaine de rustines, ses nouvelles blessures sont au nombre de deux. Deux belle entailles de deux centimètres, cote à cote et parfaitement parallèles, ont fait leur apparition dans une zone déjà habitée pas un rustine taille XXL. Le top, quoi...Presque tout mon stock de rustine y est passé : cinq au total, pour arriver à étancher ce maudit boudin de carnaval ! Une mémé insomniaque passe sur le trottoir, l'air de rien..."sans doute des extraterrestres tombés de leur soucoupe", avec tout ce qu'on voit à la télé, ma bonne dame, plus rien ne nous étonne... Pendant ce temps, Philippe avait redressé la jante et s'était attaqué au pneu. Quelques emballages de barres de céréales pour colmater, et un bon gros bout de scotch-toilé pincé dans la jante pour maintenir le tout.
Après plusieurs tentatives de gonflage, la roue semble à peu près étanche. Une heure et demie de réparation plus tard, nous voilà donc repartis. On dirait que ça tient. Je reste sagement derrière Philippe, en cas de nouvel incident, mais bientôt, il s'engouffre à toute vitesse dans le Col de Couz, frustré d'avoir perdu autant de temps. Je m'arrête pour téléphoner à Vincent Pfister et à Marc Lesourd pour les informer de la situation, et pendant ce temps, Philippe a déjà disparu au loin. Pas de soucis, ça monte tranquille. Le jour est en train de se lever et malgré les nuages dans lesquels nous sommes plongés, il ne pleut toujours pas. Très bonnes sensations dans le col, 14-15 km/h dans une pente à 3 %, finalement pas si raide que ça. On s'en faisait tout une montagne mais il n'est pas si terrible, ce col. Par contre, il est long. Interminable, même ! Une bonne dizaine de kilomètres, quand on est pressé on a l'impression que ça n'en finit plus.
Arrivé en haut du col, toujours pas de Philippe en vue. Tant mieux, c'est signe que la réparation a tenu. J'appuie de plus belle sur les pédales et me jette dans la descente, sans voir le message que Philippe m'a laissé sur la chaussé à la craie (enfin rien d'important, juste pour dire que tout va bien et qu'il continue). Au même instant, Philippe est déjà à mis descente. Mis en confiance par les premiers kilomètres de descente, il accélère de plus belle et s'engage dans le tunnel qui marque l'entrée du plateau de St-Laurent du Pont. Une voiture le talonne, attendant la sortie du tunnel pour doubler. Soudain, un nid de poule traverse la chaussée et vient se jeter sous la roue de Philippe. Boum ! le pneu, qui n'attendait que ça, éclate violemment ! La situation est critique. Philippe parvient à maintenir son équilibre, il pose se pieds à terre et se laisse glisser vers le bas côté tout en freinant. Tout va bien, la voiture ne l'a pas écrabouillé.
Je le retrouve à la sortie du tunnel, dépité. Nous nous concertons rapidement. L'un de nous doit finir. Philippe est encore en forme, mais il n'est pas sûr de retrouver tout seul le point de rendez-vous à Voreppe. Personnellement, je me sens bien. Le col de Couz est passé comme une lettre à la Poste. Je connais parfaitement le reste du parcours. Le plateau à traverser (plat) puis une dernière petite montée avant d'attaquer la descente du Col de la Placette. Pas problème, je me sens capable de continuer. Je récupère donc la lettre et me voilà parti. Dix minutes plus tard, je me retrouve à 10 km/h dans un faux plat, le cardio à 165 !! Ah oui, ben quand même...j'ai déjà 80 bornes dans les pattes et là, ça commence vraiment à tirer sur la bouche...J'ai deux bouts de bois à la place des cuisses. Je tâche de modérer mon allure (pourtant déjà bien faible !) : je n'ai pas le droit d'attraper de crampe. Si je n'atteins pas Voreppe, c'est tout le relais qui s'arrête, ici, en pleine cambrousse, avec pour seul comité d'accueil les deux vaches qui me regardent d'un air dubitatif depuis le bord de la route...Ca serait quand même bête, hein ?
Alors je continue. Je me force à boire mon reste d'Isostar à petites gorgées pour m'hydrater au maximum. J'arrive maintenant au bout du plateau et j'attaque le dernier raidillon. "Le Col de la Placette côté St Laurent du Pont, c'est d'la rigolade !" ah oui ? C'est effectivement ce que je croyais jusqu'à aujourd'hui. C'est sûr, c'est pas très raide, 3-4 % maxi...c'est pas très long non plus, 5-6 bornes maxi...Et pourtant il faut y grimper, et à 8 km/h ça parait très très long, croyez-moi !! Lorsque j'aperçois enfin le panneau qui marque le haut du col, je sens un immense soulagement m'envahir. Je n'ai plus qu'à descendre. Et quelle descente ! Ca ressemble plus à de la chute libre. 60 km/h entre les lacets.
Je déboule comme un fou devant l'usine POMA ou Marc Lesourd patiente depuis plus d'une heure. Le temps d'échanger quelques paroles, recommandations et d'admirer son Hurricane flambant neuf, et c'est parti mon kiki. Le relais peut continuer...on a vraiment échappé à la catastrophe. Marc parcourra l'étape Voreppe-St Marcellin tout seul, et en assurant parfaitement, malgré sa faible expérience du vélo couché, puisqu'il n'a reçu sont Hurricane que depuis quelques jours. Je saute dans la Nevada et je file récupérer Philippe. Je le retrouve sur le bord de la route, quelque part entre le col de Couz et St Laurent du Pont. Je m'étonne de voir que de l'herbe a poussé sur son pneu crevé. "Mais, non ! J'ai dû le remplir avec de l'herbe pour pouvoir faire rouler le vélo à côté de moi sans abîmer la jante." Je dois préciser que Philippe est un vrai de vrai, capable de se sortir des situations les plus inextricables...vous en connaissez beaucoup des gens capables de réparer un Continental Grand Prix avec un emballage de Grany ?
Enfin on ne regrette rien. On est même soulagés, parce que l'espace d'un instant je nous voyais assez mal barrés. Après une bonne douche et un bon p'tit dèj, notre récompense a été l'événement de Genève. Du beau spectacle. On était comme des gamins à admirer tous ces vélos plus rutilants les uns que les autres. Et on a même pu essayer des machines de fous : M5 Carbon Low Racer, Shock Proof Titane, etc... Un grand merci à tous les participants de cette éditions 2002 de la Stafette. Je sais que de nombreuses personnes auraient voulu participer mais n'ont pas pu : cette année, notre mission n'était pas facile, vu les horaires auxquels ils nous incombait de rouler, mais globalement on s'en est bien tiré et, une fois de plus, ça aura été une réussite. Ce week-end restera gravé pour longtemps dans nos mémoires. Que nous réserve le relais 2003 ?
Bonne route.
Benoît.
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2002
Compte-rendu de l'étape Avignon - Marseille (bientôt)